Plus ou moins humain

Aimer Julia n’avait jamais été facile. Elle était aussi capricieuse qu’imprévisible. Trois ans de relation en dents de scie aurait dû lui apprendre. Mais Jak0 s’accrochait et s’entêtait.


Mercredi, il avait cru bon de lui acheter des fleurs. Une boutique d’import extra planétaire venait d’ouvrir dans le dôme 24B. Jak0 avait appris que les plantes fraîchement tranchées faisaient plaisir aux femelles humaines. Il avait donc écourté ses tâches domestiques, revêtu l’indispensable combinaison étanche qui protégeait des pluies acides diluviennes de la planète et avait bravé les cents mètres à ciel ouvert qui séparaient son dôme du 24B.


Les dômes étaient tous bâtis sur l'exact même schéma, Jak0 n’hésita donc pas un instant: cinquante mètres à gauche, dépasser le module médical et le puits de ravitaillement, tourner à droite pour entrer dans le quartier commercial. La troisième enseigne affichait des végétaux multicolores aux formes sinueuses. Il ne lui fallu pas plus de quinze unités de temps pour saluer l’androïde de service, faire son choix, régler les crédits et reprendre sa route.


Rapatrier le bouquet ne fut pas une mince affaire. Jak0 n’avait pas pensé qu’il devrait le protéger des pluies acides. Il tenta de le coincer entre son crâne poli et sa visière, mais craignit de l’écraser. Il envisagea de l’abriter de ses mains gantées, mais il avait choisi un arrangement particulièrement touffu et dû se résigner à retourner au magasin pour acheter une cloche de transport. Cela coûta plus de crédits que le bouquet lui-même. Jak0 n’y prêta aucune attention. Il aurait dû.


Une fois de retour dans le meublé qu’il partageait avec Julia, Jak0 déposa le bouquet sur la console d’entrée. Il était heureux de son initiative: les lianes vert-tendre réhaussaient le rouge des bulbes à peine éclos. Contre les murs bleus de l’habitation, les couleurs nouvelles apportaient des nuances pétillantes. Jak0 trouva cela plaisant et n’eut pas la capacité de penser que sa compagne n’aurait pas le même avis.


Julia rentra alors que la troisième lune se levait dans un ciel gris. Elle avait l’air fatiguée, ses cheveux fins pris dans une coiffure avachie et les yeux éteints. Son travail à la tour de contrôle du spatioport demandait une attention de tous les instants. Les heures s’étiraient au gré des retards des vaisseaux et des tempêtes locales ou lointaines. Les cerveaux électroniques les plus avancés ne pouvaient pas encore se passer des humains. Les imprévus, les compromis, les solutions de rechange… Ces acrobaties ne pouvaient être réalisées que par des êtres formés par des millénaires d’évolution et entraînés au changement. Les machines avaient bien plus de peine à se défaire des consignes gravées dans leurs neurones de silicium, ce qui les rendait lents et inadaptés dans bien des circonstances.


En revanche, cela en faisait d’excellents compagnons, car programmables, dociles et dévoués.


C’est pour cela que Julia avait choisi Jak0 à son arrivée sur la planète. Elle avait cinq ans pour travailler et stocker un maximum de crédit. Puis elle retournerait chez elle, couler des jours paisibles sur sa bonne vieille Terre. En liant sa vie à Jak0, elle comptait sur lui pour gérer le quotidien domestique, ce qu’il faisait généralement très bien tant qu’il se rappelait son rôle. Malheureusement, ses circuits juste trop développés le faisaient parfois dérailler. Pourquoi les concepteurs s’entêtaient-ils à vouloir humaniser ces machines? Julia voyait bien les dégâts qu’engendraient les embryons de conscience et de sentiment qui germaient dans les robots. Combien de fois avait-elle dû reprendre Jak0 pour de bonnes intentions mal exécutées? Les plats trop sophistiqués et pas assez nutritifs. Les réaménagements réguliers et inutiles de son intérieur. Son désir maladif de lui faire plaisir. Peut-être aurait-elle dû choisir un modèle plus ancien, moins enclin aux complications.


Jak0 ne comprit pas l’explosion de fureur de Julia lorsqu’elle aperçut enfin le vase et les fleurs. Il avait attendu patiemment qu’elle le remarque, ayant enregistré qu’elle n’aimait pas ses initiatives de conversation. Il l’avait donc regardée pousser lourdement la porte d’entrée, se débarrasser de son uniforme de travail et attraper le verre d’eau filtrée qu’il tenait prêt chaque soir. Julia s’était alors laissée tomber dans le fauteuil qui avait épousé ses formes en douceur.

Elle s’était relevée aussitôt, bondissant comme un diable de sa boîte. Les yeux exorbités fixés sur le bouquet, elle avait grondé:

- C’est quoi ça?

Faisant mine d’être occupé à préparer le repas, Jak0 n’avait pas répondu tout de suite. Il avait appris l’importance du timing des réponses dans les conversations.

- Hé! Ja’! C’est quoi ça?

Il s’était enfin retourné et avait répondu le plus naturellement du monde.

- Des fleurs.

Le ton était monté d’un cran.

- Je vois bien ce que c’est! Mais ça vient d’où? Ça fiche quoi ici?

- C’est un cadeau pour toi, Jullia.

- Un cadeau?

- Oui. Pour te faire plaisir. Ça te fait plaisir?

L’humaine finit par exploser.

- Des fleurs? Tu m’as acheté des fleurs? Je me ruine la santé à bosser jour et nuit pour mon avenir et toi tu dépenses ça en fleur?


Jak0 compris qu’il avait encore fait une erreur, mais comme à chaque fois, il en restait perplexe. Il était là pour rendre la vie de sa compagne plus facile, s’occuper d’elle et de la maison. Rien ne lui était plus précieux que son bonheur. Et il avait au fond de sa base de données l’idée que les humaines aimaient les fleurs. Qu’avait-il encore compris de travers?

Pour tenter de se rattraper, Jak0 dit:

- Le repas est prêt. Veux-tu que nous mangions ensemble?

Cela n’amadoua en rien Julia qui riposta:

- Je mange dans ma chambre. Seule!

Jak0 acquiesça. Il avait assez de conscience pour sentir l’énervement et s’effacer. Mais, voulant clôre le chapitre douloureux, il demanda:

- Que dois-je faire des fleurs si elles ne te plaisent pas?

Le volcan se ralluma:

- Bouffe-les tes fleurs!

Julia vint ensuite se saisir de l’assiette préparée et s’enferma d’un grand claquement de porte dans la seconde pièce du logement.


Jak0 analysa rapidement la situation et estima qu’à défaut de comprendre, le mieux était d’obéir. Il se mit donc en devoir d’avaler une à une les feuilles et les fleurs tendres. Assis à même le sol, face au mur, peau bleutée, nue et lisse, l’androïde goûta au parfum délicat de son humanité déplacée.


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