La reine des conversations creuses
- 13 févr.
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Vous vous étiez juré qu’on ne vous y reprendrait plus. De tourner sept fois votre langue dans votre bouche avant de l’ouvrir. De ne plus vous abaisser à ces banalités assommantes. Pourtant, coincé dans l’ascenseur entre le tricycle de votre filleul et la doudoune violette de votre voisine, vous avez craqué avant même que les portes ne se referment. La femme bibendum, d’un sourire entendu, a mimé un grand frisson en rentrant le cou dans la fausse fourrure de son col. Et vous, victime d’un automatisme solidement ancré, vous avez approuvé en disant: quel froid!
Deux mots malheureux et vous voilà parti pour égrener toutes les considérations d’usage sur le sujet intarissable de la météo. La taille des flocons, leur texture, leur concentration. Le sens du vent, qui n’est jamais le bon, mais fait tourner à plein régime votre moulin à paroles. Les plaques de verglas qui font glisser la conversation vers des commérages faciles contre les paresseux incapables de déneiger correctement les trottoirs. Le nombre de couches des oignons sensé vous éclairer sur la durée de la saison froide.
Le script est aussi immuable que le malaise que font naître ces conversations creuses. En vous écoutant débiter de telles platitudes, vous sentez la honte vous chauffer les oreilles. Dire que pas plus tard qu’hier soir, vous avez terminé un roman passionnant qui vous a empli de profondes réflexions philosophiques. Que depuis ce matin, vous traîner un nœud de sentiments confus qui ne demandent qu’à être énoncés pour se démêler. Que votre filleul, pour une fois, a des questions intéressantes et qu’une vraie discussion pourrait naître entre vous. Il y aurait tellement de sujets à entreprendre!
Le soleil, qu’il soit présent ou absent, reste le centre de nos univers communs
Mais le soleil, qu’il soit présent ou absent, reste le centre de nos univers communs. Il monopolise la conversation, toujours le premier à se pointer et difficile à éclipser. Dans l’ascenseur, faisant fi de la veste molletonnée et l’eau sale qui goutte du tricycle, il prend toute la place. Et malgré vos aspirations intellectuelles, vous approuvez avec ferveur votre voisine lorsqu’elle vous explique que, vu la couleur des nuages, on est parti pour au moins dix jours de blizzard. Vous relancez, y allant de votre petite anecdote personnelle sur vos articulations douloureuses qui annoncent une puissante vague de froid. Vous prolongez même le débat en bloquant la porte d’une main, hésitant à sortir de la cabine pour vous lancer dans une analyse ridicule sur le calibre des chasse-neige.
Heureusement, votre filleul se met à gémir d’impatience et vous mettez fin à cet échange sans queue ni tête. Une fois seul avec le gamin, vous peinez à croire que vous vous êtes de nouveau abaissé à combler le silence de mots insipides sans chercher une seconde à vous intéresser pour de bon à votre interlocutrice. Vous ferez mieux la prochaine fois, on ne vous y reprendra plus!




















So true ✌️🌞✌️ Bravo 🌞