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La ferme Jean-Mich!

  • il y a 3 jours
  • 2 min de lecture

«L a ferme Jean-Mich!» j’aurais hurlé. «Ferme ton clapet un instant, s’il te plaît», j’aurais enchaîné plus poliment sous les murmures et les regards approbateurs. Parce qu’on connaît tous et toutes cet énergumène pas méchant mais épuisant, qui noie de sa présence une fête pourtant bien commencée. Celui qui aime parler, qui aime parler de lui, qui a besoin de parler de lui. Qui semble d’excellente compagnie, car facile d’accès et enthousiaste, toujours le premier à briser la glace et à interpeller les inconnus. Le papi souriant et bavard qui allume et entretient la conversation, précieux conducteur de courant social et infatigable tisonnier de la parole.


Tu me parles de toi, je te parle de moi, on crée des liens et on parle de nous. Sauf que Jean-Mich, il ne sait que parler de lui.

Ces Jean-Mich, au début, on ne s’en méfie pas. On se laisse aborder, on renvoie la balle, on lui permet de s’échauffer. Sauf que bien vite, on voit que ce n’est pas un match de tennis, mais une partie de squash. Un tournoi de squash même, avec lui pour seul joueur. Avec nous en guise de mur, indispensable pour que rebondisse l’écho de sa voix, mais prié de ne pas trop se faire remarquer. Parce qu’on a tous essayé de jouer le jeu. Tu me parles de toi, je te parle de moi, on crée des liens et on parle de nous. Sauf que Jean-Mich, il ne sait que parler de lui. Quand il reprend une phrase, c’est pour glisser sur une anecdote personnelle. Quand des étincelles s’allument dans ses yeux, ce n’est pas parce que notre histoire est bonne, mais parce que ça lui rappelle un souvenir qu’il s’empresse de nous imposer. Et si la balle de squash peut rebondir contre plusieurs murs en un coup, il en a d’autant plus de plaisir.


Entre nous, on se jette des regards gênés. Jean-Mich, embarqué dans une histoire de pêche avec son grand-père, ne voit rien. Quand, au profit d’une respiration, quelqu’un joue son va-tout et s’engouffre dans la brèche, Jean-Mich trouve toujours le moyen de reprendre la balle au bond. On a beau feinter, lui tourner un peu le dos, signifier par le regard et un haussement de ton qu’on aimerait vraiment bien écouter Julie pour quelques minutes, parce qu’elle a aussi sûrement plein d’aventures à partager. C’est peine perdue. Jean-Mich est hermétique au langage corporel qu’on déploie en lettres majuscules devant ses yeux.


Alors, vient toujours un moment où on se dit qu’il va falloir qu’on soit plus clair. Que les points soient mis sur les i. Que quelqu’un verbalise ce fameux La ferme, Jean-Mich ! pour que tout le monde puisse reprendre son souffle. Mais, vu qu’on est bien éduqué et pas aussi bourrins que l’intéressé, on n’ose pas. Alors ne reste plus que la fuite et l’évitement. Le prétexte d’un besoin pressant, le choix de se mêler à un autre groupe, d’abandonner Julie et de renoncer à nouer de nouvelles connaissances. Espérer que Jean-Mich ne nous ait pas trop à la bonne et qu’il n’ait vu en nous qu’un mur totalement remplaçable.

 
 
 

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