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Un dernier feu d'artifice

Quand Alex ouvre les yeux, la première chose qu’elle voit ce sont les bouteilles. Sagement alignées contre le mur opposé au matelas qui lui sert de lit, là où jamais le soleil ne risque d’oxyder leur précieux contenu, à même le sol pour les préserver d’une chute malheureuse.


Alex y pense en termes de bouteilles, souvenir d’un passé mort depuis longtemps. En réalité, c’est une collection hétéroclite de bocaux, pots de confiture ou bonbonnières, récupérés au cours de ses errances dans la ville détruite. Tous contiennent un liquide incolore, mais trouble. A leur surface infusent du poivre, des piments, des épices. Tout ce qu’elle a pu dénicher dans les placards abandonnés et avec quoi elle espère camoufler le goût âcre de l’alcool de synthèse. C’est ça ou arrêter de boire. Et Alex ne peut pas se résoudre à abandonner ce dernier plaisir.


Il est encore tôt. Le soleil, bien que perpétuellement voilé, lui fait dire que ce soit être le milieu de la matinée. Alex a ses repères : à huit heures, le ciel passe d’une couleur de cendres à une brume sableuse. A dix heures, la façade des tours vitrées, du moins ce qu’il en reste, se mettent à luire. A treize heures, l’ombre disparaît de la cour d’école désertée. A seize heures, le béton craquelé se met à irradier de la chaleur accumulée. Puis, la nuit tombe et la cendre revient.


Les jours sont courts, mais paraissent interminables. Alex attend toujours le retour de l’obscurité pour déboucher un bocal ou deux, ou trois. Elle a conservé cette habitude de son ancienne vie. Boire seule, elle a dû s’y résoudre maintenant qu’il n’y a plus personne. Mais pas pendant la journée. Ça, elle s’y tient. Alex n’est pas une souillasse, elle ne se laissera pas aller. C’est le dernier bastion de la civilisation qu’elle défend.


Et puis, la journée, elle s’occupe à trouver de quoi remplir les bocaux qu’elle a vidé la veille. Il faut aussi qu’elle se nourrisse, ce qui devient de plus en plus compliqué. Et qu’elle gère tout cela avec un mal de tête tenace et l’estomac en vrac, ce qui ne l’aide pas.


Alex se lève donc, tant bien que mal, et se détourne des semblant de bouteilles où flottent des saveurs trompeuses. Elle ajoute une coche sur le mur qui lui sert de calendrier. C’est la cent-trente-deuxième. Presque cinq mois maintenant que le monde s’est écroulé. Alex ne s’y fait pas. Chaque jour, elle espère croiser un ou une semblable lors de ses errances dans les rues dépeuplées. Ou un chien. Ou un oiseau. Ou quoi que ce soit de vivant. Mais jusqu’à présent, rien. Alex est seule. Elle ne comprend pas pourquoi. Se dit que si elle a survécu, d’autres aussi. Forcément. Alors, quand elle vadrouille, elle appelle. Elle fait du bruit. Elle fouille. Elle n’a pas peur, car mourir d’une rencontre serait toujours mieux que mourir seule. Mais même cela lui est devenu inaccessible.


La tête lui tourne et Alex s’appuie un instant dans l’embrasure de la porte qui sépare sa chambre de la cuisine. Elle s’est approprié un trois pièces, de plain-pied, dans une villa de banlieue. Quitte à être seule au monde, autant prendre ses aides. Ça l’a fait rire au début. Tout ce luxe, ces objets, les meubles neufs et la vaisselle brillante. Elle s’est fait des festins en piochant dans les réserves des anciens propriétaires, puis des voisins, dans les caves et les placards. Le vin, surtout, l’a émerveillée. Elle qui, de sa vie, n’avait connu que les bières fades en canette et les piquettes bon marché, a découvert un univers de saveur magiques. Chasselas barrique du château de Mont-sur-Rolle, assemblage à la robe sombre du domaine de Roliebot, douceur du Sauvignon Blanc élevé en fût de chêne, acidité revigorante du Fendant des voisins valaisans, onctuosité du Merlot, couleurs rubis, parfums de framboise, odeur de terre et de forêt. Alex n’avait jamais soupçonné qu’il pouvait exister de pareils nectars.


Elle s’est envolée vers des horizons heureux de soleil, de tablées nombreuses, de familles bruyantes, de rires, de chants. Parfois, elle se tenait de longues conversations à elle-même, arrivant à croire que sa voix était celle d’une autre, qu’il y avait quelqu’un avec elle, partageant son repas et sa vie.


Et puis, le vin s’est tari. Tout comme l’électricité et la lumière du soleil. Alex a dû se débarrasser de tout ce qui s’est mis à pourrir. Fini les surgelés et les légumes frais. Fini les prétendues soirées de gala et les amis imaginaires. Fini les rêves. Aussi fort qu’elle ait voulu s’y raccrocher, Alex n’a pas pu les garder.


Elle est revenue à la réalité : un monde brisé, des humains volatilisés, des animaux disparus, une seule rescapée. Et, le pire, aucune explication. Alex ne sait pas ce qui s’est passé. Et il n’y a plus personne pour le lui expliquer.


Un jour, elle s’est endormie dans sa chambre après une longue journée de travail au café de la gare. Au réveil : plus rien. Une ville en ruine, un pays muet, une absence de tout, même de fantômes. Elle ne sait pas si c’est la même chose sur toute la planète. Mais elle craint que oui, car les avions ont disparu du ciel et la radio, lorsqu’elle émettait encore, ne savait plus que grésiller.


Pour ne pas ressasser encore cette tragédie, Alex attrape un sac à dos et son bâton de marche. Rester seule, enfermée avec ses bocaux, ne fera que la tenter de les déboucher avant l’heure imposée. Autant s’en éloigner.


Dans la ville, elle marche au hasard. Elle connaît chaque pavé depuis le temps. Chaque maison et supermarché aussi. Elle a tout pillé méthodiquement. Son territoire de chasse est épuisé. Il faudrait qu’elle prenne le large si elle ne veut pas mourir de faim. Mais c’est au-dessus de ses forces. Elle sait que la fin est proche.


C’est pour ça qu’elle cultive avec soin ses bocaux depuis des semaines. Depuis qu’elle a compris que son sursis n’était qu’un petit hoquet de l’univers avant la destruction complète des êtres vivants. Une erreur, un pas de travers, qui aura prolongé l’agonie de quelques mois. Alex ne sait plus si elle est fière d’être le dernier flambeau de l’humanité ou si elle aurait préféré disparaître avec les autres. Il lui semble que, dans cette histoire, il n’y a pas de bonne solution.


En revanche, ce qu’elle sait, c’est qu’elle va partir en beauté, le sang en feu et l’esprit en fête. Ce soir, elle trinquera une dernière fois à la santé du monde. Et l’alcool épicé avec amour promet un beau feu d’artifice qui l’emportera enfin vers un horizon nouveau.

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