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Les hommes en colère

Texte publié dans le journal La Joliette n°56


Elle a rêvé cette nuit d’un homme en colère. Elle a eu peur. Elle s’est réveillée avant que la fureur n’éclate, mais ça ne l’a pas soulagée pour autant. Elle est restée engluée dans cet amoncèlement de nuages noirs que l’homme portait au-dessus de sa tête. Le grondement de ses mots, clames encore, mais annonciateurs d’une foudre qui avait depuis le début choisi sa cible. Inutile de regarder à l’horizon, d’épier l’éclair, de compter combien de temps il mettrait à rugir, de deviner où il s’abattrait. Tous les éclairs de l’homme lui étaient destinés. Elle savait d’avance leur brûlure sur sa peau, leur violence, leur bruit, leur acharnement. Impossible de les éviter, de se cacher. Même en rêve ils la trouvaient.


Elle ne parvenait pas à se souvenir comment était née la tempête, elle était juste là, depuis l’éternité, pour l’éternité. Parfois discrète, presque imperceptible. Souvent déchaînée. Dans son rêve, elle était contenue toute entière dans un visage régulier, surmonté de cheveux bruns et ondulants ; un visage qu’elle ne reconnaissait pas, mais connaissait pourtant. La même lueur derrière des yeux brillants, le même souffle annonciateur d’une pluie acide, la concentration d’un corps tout entier grésillant, prêt à s’embraser.


Ce matin-là, elle s’est réveillée avant que l’orage n’éclate. Elle a eu de la chance. Elle y a échappé pour un temps, un sursaut avant la prochaine catastrophe. Car si elle a appris quelque chose entre deux trêves illusoires, c’est que les hommes en colère ne disparaissent pas d’un clignement de paupières.

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