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A quoi ressemble la morsure d'un nuage ?

La route a beau être droite et dégagée, Lucien n’est pas tranquille. Ses yeux, fatigués à force de vouloir trop regarder, sautent de gauche à droite, du rétro au pare-brise, du sol au ciel. Partout, ils décèlent des ombres et des silhouettes menaçantes. Entre les arbres, des loups guettent. Dans les fourrés se terrent des rochers prêts à bondir sous ses roues. Les poteaux déplient leurs bras et se transforment en tueurs solitaires.

Lucien voit tout cela sans le voir réellement. C’est dans sa tête, mais en dehors aussi. Ça en déborde. Ça crée autour de lui une marre d’eau sombre et troublée, abritant tout sauf d’innocents poissons. Et ce trajet banal qui doit l’amener d’un point A à un point B se transforme en une traversée périlleuse d’un désert surpeuplé.

Lorsqu’à l’embranchement d’une route secondaire, le panneau stop se couvre de plumes, Lucien s’avoue vaincu. Il ralentit et se gare sur le bas-côté. Il ouvre la portière, le vent piquant d’un matin d’automne fait perler une larme qu’il chasse d’un doigt machinal. La buée qui accompagne son soupir n’est qu’un nuage de gouttelettes, le sol ne s’écroule pas sous ses pieds. Lucien hésite à se coucher de tout son long sur l’asphalte et à poser sa tête folle contre le goudron pour qu’elle comprenne, elle aussi, que le monde est solide. Que les arbres ne sont que des arbres. Que les oiseaux de métal, mis à part dans les métaphores, ça n’existe pas. Que même s’il ferme les yeux un instant, le monde restera à sa place.

Mais Lucien n’est pas dingue au point de s’étendre au milieu de la route, toute désertée qu’elle paraisse. Il se contente de prendre quelques grandes bouffées d’air froid et de se convaincre que ce n’est qu’un mauvais moment à passer.

Quand il se remet au volant et enclenche le moteur, il arrive presque à ne pas penser à tous les voyants du tableau de bord qui pourraient se déclencher.


Le trajet prend à peine une heure. L’arrêt respiration du milieu n’a pas perturbé son horaire et Lucien a su garder à distance ses pensées après cela.

En arrivant devant l’hôpital, Lucien tourne deux fois à gauche, passe le premier croisement, puis entre dans le garage souterrain réservé aux employés. La première fois, il avait hésité et s’était embrouillé à lire les indications compliquées des panneaux, cela l'avait mis en retard pour son entretien et il avait frôlé la crise d'angoisse. Mais à présent tout est bien programmé dans sa tête et ses gestes s'enchaînent sans accrocs. Lucien se gare sur la place vingt-huit à quelques enjambées de l'ascenseur qui l’emmènera au huitième étage du bâtiment aseptisé.

C'est le moment du trajet qu'il préfère : les manœuvres du véhicule, l'enclenchement de l'éclairage automatique, les paroles superficielles échangées avec ses collègues dans les couloirs ; tous ces petits riens qui suffisent à le distraire de ses pensées envahissantes et lui laissent juste assez d'espace pour enfiler sa blouse blanche et recevoir sa première consultation du jour. Puis les patients défilent toute la journée et Lucien s'apaise. L'unité de psychiatrie de l'hôpital ne désemplit jamais et Lucien, assistant du grand docteur Ducret prend son rôle très au sérieux.

Aujourd’hui, comme à son habitude, c'est confiant et apaisé que le jeune homme pousse la porte du cabinet de son responsable, deux tasses de café fumant dans les mains. Il s'arrête, intrigué, lorsqu'il découvre le bureau vide. Se rassure en pensant simultanément à une pause pipi, une intervention d'urgence, une minute de flirt avec la nouvelle réceptionniste, un détour par la cafétéria, un ascenseur récalcitrant ou un patient en cavale.

Les trois pas qui lui permettent d'atteindre le bureau sont avalés par ses réflexions désordonnées. Lucien libère ses mains en posant les tasses sur la surface de bois vernis, puis saisit une note griffonnée laissée en évidence à son attention:


Cher Lucien,

Je ne pourrai pas être présent au cabinet aujourd’hui. Je ne peux pas vous dire pourquoi et personne ne doit remarquer mon absence. Je compte sur vous !


Le jeune homme s'écroule sur le fauteuil de cuir qu'il n'avait jusqu'alors fait qu'effleurer respectueusement. Il regrette immédiatement, sentant qu'il va se faire avaler par le cuir trop moelleux pour ne pas être vivant. Il sent les accoudoirs se resserrer petit à petit et les roulettes frétiller. Il faut fuir, vite !, et prier pour que le docteur Ducret revienne sans délai. Alors qu'il s’apprête à s'arracher au siège monstrueux, Lucien entend quelqu'un toquer à la porte et crie par réflexe : entrez !


C'est madame Camille qui ouvre la porte. De tous les patients du docteur Ducret, il faut évidemment que ce soit elle. Grande, belle, le regard franc et la voix claire. Elle en impose et a déjà décimé une bonne dizaine de psychologues avant d'être internée dans cet hôpital. Lucien, même en compagnie du docteur Ducret, se met à bégayer en sa présence. Seul, il se sent défaillir.

- Bonjour docteur ! lance madame Camille qui, elle, semble bien d'aplomb.

Elle s'avance et vient s'installer dans le fauteuil face au bureau, face à Lucien que seule sa blouse blanche amidonnée empêche de s'écrouler.

- Vous êtes seul aujourd'hui ? s’étonne la femme l'air de rien. Il est pas, là le vieux ?

Silence paniqué.

- Remarquez, moi ça me va. J'aime mieux votre sourire que le sien.

Pour une fois qu'il a l'esprit bien, mais alors bien vide, Lucien aurait préféré penser à toute allure. N'importe quelle idée vaudrait mieux que l'immense blanc actuel. Madame Camille commence d'ailleurs à froncer les sourcils et à se douter de quelque chose. Une lueur vive au fond de ses yeux le prévient d'un danger imminent, alors il se lance :

- Le docteur Ducret a été appelé en urgence, il vous prie de l'excuser.

Madame Camille et Lucien tiquent tous deux à ce mensonge évident. Le docteur Ducret ne s'excuse jamais, encore moins auprès de ses patients. Autogoal d'entrée de jeu pour Lucien. Pourtant, par miracle, la femme ne relève pas et se contente de hocher la tête. Lucien reprend donc la balle au vol et enchaîne avec un peu plus de crédibilité sur les questions que le docteur pose habituellement à ses patients. C’est toujours les mêmes de toute façon. Le vieux n'a ni trop d'intérêt ni trop de créativité, ce qui en ce moment arrange Lucien.

L'entretien avec madame Camille se passe finalement plutôt bien. Celui avec monsieur Chabot aussi. Puis vient la pause-café que Lucien descend passer à la cafétéria le plus naturellement du monde.

En remontant par l'escalier de service les trois étages qui le séparent de son cabinet, Lucien se demande si son chef sera bientôt de retour et combien de temps il pourra donner le change. Devant les patients, la blouse blanche fait la plus grosse partie du boulot, mais comment réagir si un collègue débarque ? Si un responsable veut lui parler au téléphone ? Si une ordonnance doit être délivrée ?

Lucien n'a pas fini de retourner ces questions dans sa tête qu’il se retrouve à nouveau cloué au fauteuil en cuir usurpé. Madame Boquille entre, s'installe face à lui et se met à parler.


Une fois lancée, Madame Boquille ne s’arrête plus. Sa voix profite de chaque seconde de la séance pour expulser de son corps chétif des sons, qui forment des mots, qui forment des phrases qui forment un amalgame sans plus aucune forme. Ça a l’air de lui convenir. Lucien en profite pour se détendre légèrement. Le bruit en arrière fond le berce et ses pensées refont surface, mais moins menaçantes que d’habitude.

Lucien sait bien que dans sa tête, c’est le chantier permanant. Et encore, un chantier, ça a pour but de construire quelque chose. Alors que son cerveau ne construit rien. Il ne fait que produire. Sans pourquoi, ni comment. Juste produire toujours plus. Comme une usine qui s’emballe et surchauffe. Alors, pour éviter que ça explose, de temps en temps, le plus souvent possible en fait, il éteint tout. Parfois, c’est volontaire, parfois quelques fusibles sautent pour enrayer la machine. Toujours, le résultat est le même : le vide forcé, le faux calme, la crispation avant le prochain impact.

Dans la voiture, ce matin, cet impact n’est pas passé loin. Quand les objets qui l’entourent prennent vie, Lucien sait que c’est mauvais signe. La désertion du Docteur, le fauteuil vorace, ça aussi ça sentait l’explosion à plein nez. Et le voilà pourtant, six heures plus tard, toujours vivant, à mener sans encombre des entretiens avec des gens dont il n’est pas sûr qu’ils soient vraiment plus fous que lui. Il se sent même plutôt bien étonnamment. Ni éteint, ni en roue libre. Attentif. Sur le qui-vive. Un peu inquiet. Mais les meubles restent à leur place et les murs ne montrent aucun signe de crevasses ou de fissures.

Madame Boquille cède sa place à Madame Dutoit qui reprend la litanie. Quand, soudainement, elle demande l’avis de Lucien sur un point qu’il n’a pas le moins du monde écouté, il sourit chaleureusement et lui répond :

- Si cela vous fait du bien, alors oui, tout à fait, vous devriez.

La dame semble heureuse de son approbation. Lucien est heureux de la rendre heureuse. Puis heureux d’être heureux.

Le docteur Ducret ne s’est pas trompé quand il lui a demandé de devenir son assistant. Ce job est tout ce qu’il lui faut.


Lucien s’était vaguement méfié au début car l’offre tombait de nulle part. Il avait rencontré le docteur Ducret en tant que patient après avoir mené une bataille mouvementée contre une armée de stylos en plein milieu d’une réunion professionnelle. Son chef avait été catégorique : soit il allait consulter, soit il se faisait virer. Lucien, raisonnable, avait choisi la première option. Il avait vite convaincu le docteur qu’il allait très bien. A tel point même que ce dernier lui avait proposé de l’assister deux fois par semaine. Etrange, certes. Incongru, même. Mais pour un jeune homme qui accepte que les fenêtres des maisons puissent se transformer en trous noirs de temps en temps, il n’y a rien d’impossible à ce qu’un architecte devienne assistant psychiatre. Il a accepté ce grand écart sans broncher.

Depuis trois mois qu’il assiste le docteur Ducret, Lucien s’émerveille des univers déments enfermés dans la tête des gens. Deux à trois fois par mois, selon le temps que peut lui accorder son patron, Lucien troque son ordinateur et ses plans de construction contre une blouse blanche et une écoute silencieuse des patients de l’hôpital. Des histoires abracadabrantes, souvent sombres et tristes. Sans début, sans fin, sans issue. Des bouches et des cerveaux qui ne font que vomir des flots de paroles ridicules. Et lui, derrière le docteur Ducret, se remplit de cette folie qui ne lui appartient pas. Se délecte. En redemande.

Et aujourd’hui, grâce à l’absence du docteur, Lucien découvre un délice qui surpasse tous les autres. Il est devenu maître de cette folie. Plus auditeur, mais chef d’orchestre. Il a entre ses mains le pouvoir de la modeler, de la diriger, d’en faire sortir les plus beaux éclats. Et cela le remplit de joie.

Il redouble d’attention quand monsieur Murith se met à déverser son éternel couplet sur sa phobie des nuages. Lui fait décrire longuement les formes et les couleurs que prennent ces prédateurs aériens. Lui fait imaginer à quoi ressembleraient leur morsure, la texture de leur peau et le bruit de leur souffle dans son dos. Plus ils avancent, plus monsieur Murith pâlit, plus Lucien se redresse, électrisé, sur son fauteuil de cuir.

L’heure passe bien trop vite. Il est triste de voir monsieur Murith, chancelant, quitter son cabinet. Se réjouit de voir monsieur Buchille prendre sa place. C’est le dernier patient de la journée, mais un tout grand cru ! Lucien en a l’eau à la bouche.


Les deux semaines qui suivent ce festin sont une longue et heureuse digestion pour Lucien. A son travail, il n’en souffle pas un mot. Son patron et ses collègues aiment les traits droits et les bâtiments solides, Lucien sait que tout écart serait réprimandé. Il s’applique donc encore plus qu’à son habitude à aligner, sans la moindre rature, des traits et des angles raisonnables sur des rouleaux de papiers calque. Il reçoit même des compliments, chose rare, de la part d’un client et, par répercussion, de son chef. Lucien accepte le tout sans broncher, se remet au travail, l’air de rien.

C’est uniquement une fois seul que Lucien se permet une délicieuse rumination. Chez lui, dans sa voiture, lors de ses errances dans les bois, il invoque tous les démons capturés, les siens, ceux des patients de l’hôpital, et les fait danser devant ses yeux. Quel spectacle ! Aucun film, aucun roman, aucune toile n’aurait pu alors égaler la magnificence des formes, sons, couleurs, odeurs et sensations qui le traversent.

Lucien fait vivre à plein volume des univers cauchemardesques et infiniment poétiques. Il rit. Il pleure. Il hurle. Il manque de finir une ou deux fois dans des situations délicates mais parvient à éviter les écueils. Il connaît le sommeil le plus paisible de toute sa vie.


Quand Lucien pousse à nouveau la porte du cabinet du docteur Ducret, la réalité le rattrape méchamment. Sur le fauteuil se tient l’homme au front dégarni qui avait été son mentor et lui paraît désormais déplacé. Regard calme, mains immobiles, respiration lente, le docteur Ducret tue dans l’œuf les tempêtes de ses patients. Lucien s’en rend compte à présent et en ressent une immense tristesse. Pourquoi cet homme refuse-t-il de laisser vivre les nuages ?

- Lucien, bonjour. Je vous attendais. Asseyez-vous, je vous prie.

Lucien, interloqué, regarde autour de lui. Le docteur Ducret ne lui demande jamais de s’asseoir. Le jeune homme a sa place derrière lui, debout, les bras croisés dans le dos. Le seul autre siège de la pièce est le fauteuil qui accueille les patients. Lucien se sent très mal à l’aise en s’y installant, sous le regard attentif du docteur.

- Lucien, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé la dernière fois que vous êtes venu ici ?

Question toute logique, se dit le jeune homme. Vu qu’il n’était pas là, le docteur veut juste se mettre à la page. Il répond donc tout naturellement.

- Rien de très spécial. Les patients se sont présentés à l’heure, selon le planning. Je les ai écoutés, comme vous me l’avez appris. Ils m’ont raconté la même chose que d’habitude. Tout a bien été, je crois.

Le docteur hoche la tête et semble choisir avec soin sa prochaine question.

- Et madame Dutoit ? Avez-vous eu une discussion particulière avec elle ?

Lucien réfléchit mais, ne se souvenant de rien, secoue juste la tête.

- Pourtant, reprend le docteur, le jour suivant votre entrevue, elle a rendu la vie impossible à sa fille jusqu’à ce que cette dernière accepte de lui raser le crâne. Elle a insisté en disant que ça lui ferait du bien, que le docteur avait approuvé…

Il laisse sa phrase en suspend, mais Lucien ne comprend pas qu’il aurait dû compléter et, de préférence pour lui, nier l’affirmation de madame Dutoit.

Le jeune homme vient de remarquer que la lampe du plafond a commencé à fondre en menaçant de faire goutter son plastique ramolli sur la moquette. Moquette qui, à son tour, se déforme pour devenir un entrelacs de poils hostiles habités de pattes grouillantes.

- Lucien ?

La voix du docteur Ducret, alarme muette, devrait le faire réagir. Mais Lucien a faim de nouvelles pensées et la moquette, et la lampe, lui paraissent irrésistibles.

Il voit encore une fois l’homme dégarni former sur ses lèvres un appel inaudible. Pense brièvement à la maison qui ne naîtra jamais s’il se laisse aller. Pense à madame Dutoit et à son crâne désormais presque lisse. Il sourit et plonge sur le sol pour se rouler avec bonheur entre les poils et les pattes qui l’accueillent.


Le docteur Ducret regarde Lucien se prélasser sur la moquette, se lève, contourne son bureau et vient s’allonger auprès de son patient. Il attend que ce dernier remonte un peu à la surface et lui sourit.

- Ça va Lucien ?

- Ça va, oui.

- Pourquoi êtes-vous par terre ?

- Parce que je voulais savoir la sensation de la moquette sur ma peau.

- Et alors ?

- Alors, ça chatouille. Comme plein de petites pattes qui me courent dessus.

- Et ça ne vous fait pas peur ?

- Non. Ce sont des pattes gentilles. Je crois qu’elles veulent juste jouer.

Un silence s’installe. Lucien sourit en fixant le plafond. La lampe a repris sa forme et ne coule plus. La poussière lui pique le nez.

Lorsque le docteur se relève, Lucien l’imite. Face à face, les deux hommes en blouse blanche se ressemblent. Il serait facile de brouiller à nouveau les rôles. Mais le docteur Ducret décide qu’il est temps de remettre un peu d’ordre. Il retourne à son siège en cuir. Lucien réintègre le siège des patients. Il est encore tout lumineux de sa plongée, des gouttes de bonheur semblent perler de ses cheveux en bataille. Avec toute la douceur dont il peut faire preuve, le docteur demande :

- Lucien, savez-vous pourquoi vous êtes ici ?

- Parce que je suis votre assistant ?

Comme on pardonne à un enfant, le docteur secoue gentiment la tête. Attend une meilleure réponse. Lucien baisse les yeux.

- Je suis là parce que je suis fou ?

Comme aucune réponse ne vient, il relève la tête. Le docteur sourit toujours avec patience. Lucien essaie une troisième réponse.

- Parce que j’ai peur d’être fou ?

Cette fois, il a fait mouche. Le docteur répond :

- Vous avez peur d’être fou, oui. Vous avez peur de la folie.

Lucien acquiesce. Il revoit les hordes menaçantes le long de la route. Son impuissance à démêler le vrai du faux. Cette guerre insensée contre ses pensées.

- Mais, je suis aussi votre assistant, non ?

Il se raccroche comme il peut à ce qu’il pense être le plus solide. Il n’a pas inventé ce job. Le docteur lui a bien demandé d’être là, derrière lui, de porter cette blouse blanche et le badge assortit. Une vague de panique se prépare. Il fixe de toutes ses forces l’homme qui lui fait face.

- C’est vrai, Lucien. Je vous ai demandé d’être mon assistant. Vous avez parfaitement rempli ce rôle.

Lucien respire un grand coup, mais attend la suite. Qui ne se fait pas prier.

- Savez-vous cependant pourquoi je vous ai demandé de devenir mon assistant ?

- Parce que… Parce que…

Oui, pourquoi en fait ? se demande Lucien. Il n’a jamais rien fait d’autre qu’observer en silence. Qu’écouter le docteur et ses patients. Qu’assister, oui, dans le plus littéral des sens.

- Parce que vous en aviez besoin, Lucien, reprend le docteur. Parce que, pour vous, la folie, c’est de vous battre contre la folie. C’est votre crispation qui déclenche vos crises.

Lucien n’est pas sûr de comprendre.

- Voyez-vous, le problème n’est pas que vous voyiez les arbres se transformer en géants. Le problème, c’est que vous refusez de laisser les arbres se transformer. Que vous vous battez de toutes vos forces pour que les arbres restent des arbres et que les géants n’existent pas. Mais ils existent. Pour vous, dans votre univers, ils existent. Vous ne pourrez jamais les faire disparaître.

Lucien est scotché. Peine à voir où le docteur veut en venir. Se tait encore et guette les dents de son interlocuteur qui pourraient bien se déchausser sans prévenir.

- Quand je vous ai laissé seul, il y a deux semaines, c’était un test, Lucien. Vous comprenez ? Il fallait que vous puissiez vivre, seul, avec toute cette folie autour de vous. Et vous l’avez très bien fait ! Vous n’avez pas eu peur, n’est-ce pas ?

Lucien secoue la tête. Non, il n’a pas eu peur. Pas un instant.

- Alors, si la folie des autres ne vous a pas fait peur, pourquoi avez-vous peur de la vôtre ? C’est une question difficile, bien sûr. Je n’attends pas de réponse directe. Mais réfléchissez-y. Pourquoi votre folie est-elle plus menaçante que celle des autres ?

Lucien ne s’est jamais posé cette question. Il s’en trouve tout bête tout à coup. Parce qu’entre madame Dutoit et monsieur Murith, des trucs bizarres, il en a entendu. Et pourtant, il a aimé écouter. Il a adoré. Il en a redemandé même ! Alors pourquoi cette panique quand un stylo à son bureau s’est mis à ramper comme un verre de terre ? Pourquoi n’a-t-il pas juste regardé et rigolé ? Qu’y avait-il de si terrible ?


Le son clair d’un carillon électronique résonne dans le silence qui s’est installé. Par habitude, Lucien s’ébroue, se lève, remercie le docteur et sort du cabinet. Ils n’ont pas fixé leur prochain rendez-vous, il faudra qu’il le rappelle plus tard. Pour le moment, Lucien admire le mur qui longe le couloir. Son crépit d’un beau blanc immaculé ondule comme le pelage d’un ours polaire. Lucien pose sa main contre la créature, fait courir ses doigts sur la surface vivante. Au bout du couloir, deux yeux curieux s’ouvrent pour l’observer. Lucien leur fait un petit salut de la main.

Puis l’ascenseur ouvre tout grand sa gueule de métal et Lucien s’y engouffre, confiant, se demandant déjà quelle forme aura pris sa voiture qui l’attend au garage.

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